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35ème Congrès Mondial des Agriculteurs


Discours d'ouverture du président de la FIPA

Gizeh, Le Caire, République arabe d’Egypte, 25-31 mai 2002



Excellence, M.Mahmoud Abuzeid, ministre des Ressources hydriques d’Egypte,


M. Mohamed Idris, président du Comité africain de la FIPA et Président de CACU, l’organisation qui nous accueille,

Mesdames et Messieurs les représentants des organisations internationales,

Chers amis et collègues agriculteurs,


C’est un réel plaisir pour la Fédération internationale des producteurs agricoles de tenir son 35ème Congrès mondial à Gizeh, en République arabe d’Egypte. Nous avons été reçus en Egypte à maintes occasions. C’est toutefois la première fois que nous tenons dans votre pays un congrès mondial. Je tiens à remercier notre collègue Mohamed Idris, président de CACU, qui a rendu possible cette réunion. Je souhaite également exprimer notre gratitude à M.Mahmoud Abuzeid, ministre des Ressources hydriques, qui appuie cette manifestation et nous apporte les salutations du Président de la République.

Nous souhaitons la bienvenue aux nombreux représentants des organisations nationales et internationales qui assistent aux travaux de ce congrès. La FIPA apprécie beaucoup ces partenariats dont l’objet est d’apporter de nombreux avantages économiques et sociaux aux agriculteurs que nous représentons.

L’Egypte est vraiment un pays sans égal. Elle appartient à l’Afrique par la géographie, à l’Asie par son histoire et à la Méditerranée par les caractéristiques de son agriculture.

Cette région du monde, le Moyen orient, a fait la une de la presse pour les mauvaises raisons – terrorisme, guerres conflits, pauvreté, autant d’évènements dévastateurs pour tous les peuples concernés. Les agriculteurs ont été les premiers à en souffrir.

J’espère que grâce à ce congrès nous allons donner de cette région une image positive dans les médias , comme lieu de rencontre où les agriculteurs du monde entier pourront s’efforcer ensemble d’améliorer la situation de tous ceux qui vivent pour et par la terre.

La FIPA doit intensifier son action visant à faire figurer l’agriculture en tête de l’agenda international du développement. Nous pouvons donner l’exemple aux décideurs politiques et leur montrer comment la collaboration entre agriculteurs peut favoriser la paix. Nous pourrons démontrer que l’agriculture est un facteur crucial pour atteindre un développement durable dans le monde entier. Les agriculteurs sont essentiels pour assurer le dynamisme économique, social et culturel des communautés rurales, et ont la possibilité de créer des revenus qui permettront à des millions de petits exploitants de ne plus vivre dans la pauvreté.

Au cours des deux dernières années, depuis notre dernier congrès tenu à Hanovre ; en Allemagne, l’ordre du jour mondial a été particulièrement chargé. Les évènements mondiaux se succèdent à un rythme spectaculaire et grèvent considérablement les ressources dont nous disposons pour garantir que la voix des agriculteurs sera entendue dans toutes les instances où l’on parle d’agriculture. Ces évènements internationaux ont cependant donné à la FIPA l’occasion d’insister pour que les gouvernements nationaux et les institutions internationales accordent une place bien plus importante à l’agriculture, notamment celle des pays en développement.

En tant qu’organisation mondiale représentant des centaines de millions de petits exploitants du monde entier, la FIPA est un trait d’union essentiel entre la société civile et les institutions internationales. Mais il nous semble souvent que les agriculteurs sont invisibles au sein de ces institutions. Mon expérience, en tant que président de la FIPA, est que nous devons faire fortement pression pour être certains que les intérêts des agriculteurs sont bien pris en compte. Je trouve pour ma part extraordinaire, par exemple, que les Nations Unies publient une Déclaration du millénaire dans laquelle 189 Etats membres s’engagent à réduire de moitié la pauvreté et la faim dans le monde d’ici à 2015 et, dans le même temps, accordent si peu d’importance à l’agriculture.

Une proportion de 75 % des pauvres vivent en milieu rural, et la plupart sont des agriculteurs. Comment pense-t-on réduire la pauvreté sans travailler avec eux ?

Pour réaliser la sécurité alimentaire dans le monde, il faudra accroître la production céréalière mondiale de 40 % d’ici à 2020. Qui s’en chargera, sinon les agriculteurs ?

Les Nations Unies ont également fixé pour objectif de protéger l’environnement en mettant en œuvre des programmes de conservation et de gestion rationnelle. Etant donné que les trois quart des terres arables et des ressources dulcicoles sont gérées par les agriculteurs, comment peut-on envisager des actions de conservation sans les y associer ?

Pour ma part, je suis convaincu que les gouvernements doivent travailler avec les agriculteurs s’ils veulent avoir la moindre chance d’atteindre les objectifs du millénaire.

Durant mon mandat de président, j’ai également entendu de nombreuses déclarations faites par les représentants des gouvernements dans les instances internationales. Or, trop souvent les engagements pris sont oubliés lorsqu’ils rentrent dans leur capitale. Il est tout simplement honteux que les dirigeants du monde prennent des engagements internationaux et ne les respectent pas plus sérieusement. On note un manque flagrant de volonté politique et de ressources financières pour s’acquitter des engagements pris. Nous n’avons pas besoin d’autres grandes conférence internationales pour que les gouvernements résolvent les problèmes, nous avons simplement besoin de gouvernement qui tiennent les engagements déjà pris.

De plus en plus fréquemment, les déclarations publiques des dirigeants des institutions internationales ressemblent à celles des responsables d’ONG. M. Wolfensohn, le président de la Banque mondiale, fait par exemple des discours sur la pauvreté rurale qui ont la teneur de ceux de la FIPA. Mais si vous vous rendez dans les zones rurales des pays en développement, vous verrez trop souvent que les grands discours prononcés à Washington ne sont pas suivis d’actions concrètes visant à améliorer la situation des petites exploitations familiales.

Comment la Banque mondiale peut-elle prétendre qu’elle souhaite éliminer la pauvreté –dont 75 % est rurale – quand elle n’accorde que 8 % de ses prêts au secteur agricole ?

Comment les gouvernements des pays en développement espèrent-ils éliminer la pauvreté alors que nombre d’entre eux n’ont même pas élaboré de politique agricole nationale, ou affecté une part substantielle de leur budget national au développement agricole ?

Les ressources de l’aide publique au développement sont importantes pour résoudre les problèmes de l’insécurité alimentaire, en particulier dans les pays à faible revenu. Et pourtant, le niveau de l’aide au développement a nettement baissé , notamment dans le secteur agricole.

Très peu de gouvernements ont atteint l’objectif convenu au niveau international qui consiste à affecter 0,7 % de leur PIB à l’aide au développement. Cette situation doit changer.

La FIPA doit aussi continuer de faire pression sur le Comité de l’aide au développement de l’OCDE afin qu’il révise ses directives sur la pauvreté, pour y inclure l’agriculture. Il est tout à fait impensable qu’ils aient pu l’oublier.

Le mois prochain, la FAO tiendra sont « Sommet mondial de l’agriculture cinq ans après » à Rome. Nous y apprendrons que l’on n’a guère progressé pour atteindre l’objectif fixé en 1996 – diminuer de moitié d’ici à 2015 le nombre de ceux qui souffrent de la faim. Presque 800 millions de personnes dans le monde n’ont pas assez de nourriture pour pouvoir survivre et travailler. Chaque jour, 24 000 personnes meurent de faim et des affections liées à celle-ci. Sur ce total, on compte 18 000 enfants de moins de cinq ans. L’agriculture n’est pourtant plus prioritaire.

D’après moi, cette conférence devrait, lors du Sommet mondial de l’alimentation, signifier clairement aux dirigeants du monde que les agriculteurs sont très déçus par leur performance. Nous devons exiger des gouvernements qu’ils cessent de détourner les ressources destinées à l’agriculture et qu’ils accroissent le niveau de l’aide au développement et de l’investissement en faveur des petits exploitants.

Il est tout simplement inacceptable que l’agriculture, qui demeure le pilier de la plupart des économies de pays en développement ne figure plus, comme autrefois, en tête de l’agenda du développement.

Sur une note plus positive, il semblerait que l’aide au développement se réamorce lentement. A la conférence sur le financement du développement, tenue cette année à Monterrey, au Mexique, il fut convenu d’accroître l’aide financière destinée au développement. Les Etats

Nous apprécions l’attitude nouvelle de la Banque mondiale face au développement rural, qui accroît considérablement le rôle de consultation et la participation des organisations agricoles dans la conception et la mise en œuvre des stratégies de développement rural. Je tiens à remercier l’équipe de la Banque mondiale qui nous a envoyés ici, au Caire, une délégation de cinq experts pour participer à nos délibérations. Je regrette que le président de la Banque mondiale ait encore une fois décliné l’invitation que nous lui avions lancée de rencontrer les agriculteurs à l’occasion de ce Congrès mondial.

Au cours de ces trois jours de séances plénières, nos débats porteront sur quatre grandes questions stratégiques.

Premièrement, la pauvreté rurale, l’agriculture durable et la sécurité alimentaire.

La FIPA est très honorée que le nouveau président du Fonds international de développement agricole (FIDA), M. Lennart Boge, ait accepté de prononcer le discours d’orientation de cette session. Le FIDA se fait un point d’honneur de coopérer avec les organisations agricoles au niveau local pour éliminer la pauvreté rurale, et j’espère que cette Conférence renforcera grandement le partenariat entre le FIDA et la FIPA.

La création du Comité de coopération pour le développement (CCD) de la FIPA au dernier Congrès mondial des agriculteurs à Hanovre nous a permis de former ce type de partenariat avec le FIDA. Le renforcement des capacités des organisations de petits agriculteurs constitue l’activité essentielle de ce Comité. Je suis heureux des progrès accomplis sur ce plan, et je tiens à remercier les agri-agences qui sont associées à ce Comité des initiatives qu’elles ont prises pour aider la FIPA à mieux servir les nombreux nouveaux membres qui ont intégré les rangs de la FIPA par la voie du CCD.

Pour gagner le combat contre la faim, il faut avant tout, entre autres, coopérer avec des partenaires bien organisés. Toute stratégie d’élimination de la pauvreté rurale doit commencer par renforcer la capacité institutionnelle des organisations agricoles et les faire participer aux efforts d’un développement placé sous le signe de l’autonomie.

En outre, les gouvernements nationaux doivent garantir un cadre politique et économique stable, et une bonne infrastructure qui permettent aux agriculteurs de travailler pour atteindre un niveau de vie acceptable pour leurs familles et leurs communautés rurales. Les forces du marché et les négociants du secteur privé ne pourront à eux seuls assurer les avantages multiples qu’une société attend à juste titre de l’agriculture.

Le deuxième thème de ce Congrès a trait à « L’agriculture et les négociations commerciales de l’OMC ». La FIPA a envoyé à Doha une délégation d’une cinquantaine de personnes, soit moindre qu’à Seattle, où nous en avions envoyé 200, mais suffisante néanmoins pour ménager, dans le programme de négociations de Doha, une flexibilité suffisante pour tenir compte du vaste éventail des préoccupations des agriculteurs issus de toutes nos organisations membres.

Nous sommes heureux d’accueillir ici M. Frank Wolter, Directeur de la Division de l’agriculture et des produits de base de l’Organisation mondiale du commerce, à la tête d’un groupe d’éminents intervenants sur ce sujet.

La FIPA est pleinement engagée dans le processus de Doha. Nos grandes ambitions pour ce nouveau Cycle de l’OMC se résument comme suit :

1. rectifier les sérieux déséquilibres dont souffre le système du commerce des produits agricoles, au détriment des agriculteurs des pays en développement ;

2. formuler des règles commerciales dans le cadre de l’OMC qui tiennent compte de la situation de l’agriculture dans chaque pays, et des diverses aspirations de chaque population ;

3. veiller à ce que partout, les agriculteurs atteignent un niveau de vie acceptable pour le travail qu’ils accomplissent, et ce, tant dans les pays exportateurs qu’importateurs.

L’agriculture est une grande priorité pour la plupart des membres de l’OMC qui participent à ce Cycle. La plupart des négociateurs comptent dépasser le stade de ce qui a déjà été formulé dans l’Accord sur l’agriculture issu du Cycle précédent, et progresser sur d’autres plans. La FIPA se réjouit que l’on s’emploie davantage à renforcer le traitement spécial et différencié des pays en développement. Ils n’ont guère bénéficié du Cycle précédent, et il faudra corriger cette situation dans le Cycle en cours.

Les agriculteurs ont besoin de débouchés commerciaux, à savoir de prix équitables pour leurs produits, et de bénéficier davantage de chances égales dans le commerce international. L’agriculture n’est pas seulement un mode de vie, mais aussi et surtout une activité économique. Faute de prix rémunérateurs et d’un revenu acceptable, les familles agricoles vont tout simplement disparaître.

Il faudrait également accorder une plus grande attention aux préoccupations autres que d’ordre commercial, pour que l’agriculture puisse remplir les fonctions que la société attend d’elle. Pour des pays qui sont fortement tributaires des marchés d’exportation, il importe également de remplacer progressivement toute forme de subvention à l’exportation par d’autres formes de soutien qui faussent moins les échanges commerciaux.

La FIPA est convaincue que les agriculteurs ont besoin d’un système commercial international fondé sur des règles, surtout pour protéger les intérêts des petits pays. Si elle est bien menée, la libéralisation des échanges commerciaux peut contribuer au développement économique mondial, mais elle ne devrait en aucun cas servir d’excuse aux gouvernements pour ne plus assurer des politiques agricoles nationales solides qui soient adaptées à la situation de chaque pays. Les agriculteurs ne sont pas contre le changement. Mais ce changement doit être progressif, et se faire de manière équitable et ordonnée.

Le troisième thème de notre Conférence a trait à « La sécurité sanitaire et la qualité des aliments ». Le Comité de Peter Gaemelke a produit un excellent document à adopter par la Conférence en plénière. Il s’agit d’un sujet crucial pour les agriculteurs. Plus le nombre d’agriculteurs diminue, plus les consommateurs s’éloignent des réalités de la production agricole. Ainsi, les attentes des consommateurs augmentent quant à la manière dont leurs aliments sont produits. Les agriculteurs doivent mieux informer les consommateurs en leur démontrant les efforts qu’ils déploient pour respecter des normes toujours plus strictes de qualité et d’innocuité des aliments, en recourant aux meilleures méthodes agricoles qui soient, et en gérant leur exploitation de manière durable.

Enfin, le quatrième thème de ce Congrès porte sur « La concentration industrielle dans la filière agroalimentaire ». Le système alimentaire et agricole mondial est aujourd’hui très concentré, avec un petit nombre d’entreprises qui contrôlent les marchés des intrants agricoles, la transformation et la distribution des produits alimentaires, et les services de restauration. Les agriculteurs s’inquiètent vraiment de ce que les marchés mondiaux ne fonctionnent pas comme ils devraient et que les prix sur ces marchés ne reflètent pas fidèlement la situation économique.

On a accordé, à juste titre, beaucoup d’attention aux distorsions causées par certains types de politiques gouvernementales. Toutefois, on a fait fi des distorsions du marché causées par le niveau important de concentration des sociétés multinationales qui dominent le système agroalimentaire. La FIPA s’efforce de corriger cette situation, et d’imposer cette question de la concentration industrielle à l’agenda des grandes organisations internationales. Les agriculteurs doivent apprendre à évoluer sur des marchés mondiaux plus ouverts. Ces marchés doivent néanmoins fonctionner de manière équitable et concurrentielle, et fournir ainsi un revenu raisonnable aux agriculteurs. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui au niveau mondial. Je félicite Luc Guyau et son comité de leurs travaux qui ont abouti à la rédaction d’un excellent document de politique générale à adopter lors de cette Conférence.

En guise de conclusion, je tiens à réitérer mes remerciements à nos hôtes égyptiens pour l’excellente manière dont ils ont préparé cette rencontre et nous reçoivent au Caire. J’aimerais également remercier les nombreux intervenants qui sont venus éclairer nos débats de leurs idées.

J’espère que ce Congrès amènera les dirigeants agricoles à réclamer avec force la reconnaissance de leur contribution. Cette reconnaissance ne leur viendra pas de soi dans la lutte pour assurer la sécurité alimentaire, la gestion durable des ressources naturelles ou l’élimination de la pauvreté. Au contraire, elle nous sera acquise si nous nous organisons comme il se doit, si nous conjuguons nos efforts, si nous formons des coalitions et, enfin, si nous nous battons pour l’obtenir.

Je vous souhaite à tous un bon travail et un Congrès mémorable.

Je vous remercie.