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Femmes en agriculture

Pour une meilleure reconnaissance de la contribution

des agricultrices au développement

par Fabienne Derrien, responsable du Comité des agricultrices de la FIPA



La majorité des pauvres de la planète vit en zone rurale, a pour ressource principale l’agriculture et est de sexe féminin. Alors, si l’on souhaite réellement atteindre les objectifs des Nations Unies qui consistent à réduire de moitié le nombre de personnes vivant dans la pauvreté d’ici 2015, la logique veut que priorité soit donnée à la prise en compte des intérêts et besoins des agricultrices dans le développement rural, l’agriculture durable et la recherche agricole. Entraver le potentiel de cet important acteur de la société revient à retarder d’autant la réduction de la pauvreté et l’atteinte d’une sécurité alimentaire durable pour tous.

Mais même si la communauté internationale reconnaît aujourd’hui la contribution prépondérante des femmes à la sécurité alimentaire et à la lutte contre la pauvreté, les agricultrices constituent encore un groupe marginalisé au sein du secteur agricole.

Les agricultrices jouent pourtant un rôle fondamental au maintien de l’unité familiale et des communautés en assurant les besoins alimentaires et le bien-être des familles. Elles sont des acteurs clé des activités agricoles quotidiennes, des instigatrices d’activités génératrices de revenus non agricoles et des gardiennes incontournables des ressources naturelles et productives. Ces faits sont régulièrement évoqués par les plus grands décideurs mondiaux lors des conférences où genre et agriculture sont abordés.


Inégalités de genre : une entrave au développement

Les agricultrices subissent encore aujourd'hui bon nombre d'inégalités en tant que femmes exploitantes dans des domaines essentiels à la production agricole. Des inégalités de genre existent dans l’accès et le contrôle des ressources naturelles (ressources foncières, hydriques) et productives (crédits, intrants agricoles), l’accès à l’éducation, à la formation, aux services agricoles, aux technologies ou encore aux circuits de commercialisation.

Ces inégalités naissent de l’existence de nombreuses barrières auxquelles sont confrontées les agricultrices quotidiennement. Ces barrières peuvent être économiques (absence de liquidités personnelles), juridiques (absence de statut professionnel restreignant leur accès aux services agricoles), sociales et culturelles (poids de certaines traditions, normes et règles sociales freinant l’autonomie féminine). Ces barrières sont une entrave d’autant plus importante au développement que le nombre d’exploitations dirigées par des femmes est en constante augmentation.

Ces pénuries de moyens empêchent les agricultrices d’atteindre les mêmes niveaux de rentabilité que leurs homologues masculins. Pour assurer des revenus suffisants à leurs familles, certaines d’entre elles doivent alors modifier le système d’exploitation et/ou la répartition des cultures. Or, ces adaptations peuvent avoir d’importantes répercussions telles qu’une diminution des quantités produites entraînant une insécurité alimentaire, une production de cultures à moindre valeur nutritionnelle, une utilisation de techniques de production affectant l’environnement, une diminution des activités non agricoles génératrices de revenus engendrant un appauvrissement familial, pour ne citer que celles-ci.

Soutenir les agricultrices…

Et pourtant, la levée de ces barrières permettrait à toute agricultrice une exploitation plus judicieuse des surfaces agricoles avec une planification mieux adaptée des opérations agricoles, une meilleure gestion de l’environnement, une production alimentaire régulière tout au long de l’année et une plus grande motivation à s’investir sur une terre qui est sienne.

La reconnaissance de l’agricultrice en tant que professionnel du monde agricole peut se traduire par une réglementation et un cadre législatif qui permettent aux agricultrices un accès égalitaire aux ressources, aux services et aux emplois des secteurs agricoles. Mais l’établissement de telles lois n’est pas suffisant car leur application dépend de facteurs institutionnels, politiques et sociaux, bien différents d’un continent à l’autre. Une attention toute particulière doit être accordée à la mise en œuvre concrète de cette législation et à ses conséquences sur le terrain si l’on souhaite faire disparaître ces obstacles.

Pour jouer pleinement leur rôle au sein du secteur agricole, les agricultrices ont besoin en complément d’une législation favorable à la prise en compte des spécificités de genre, de politiques qui assurent la défense de leurs intérêts. Gouvernements et organisations agricoles ont des responsabilités capitales dans ce domaine.

D’une part, un engagement politique et financier des gouvernements traduit par des actions concrètes reflétant les préoccupations des agricultrices est devenu primordial. Les gouvernements doivent assumer les engagements qu’ils ont pris à Beijing en 1995 : les politiques nationales et internationales, quelles qu’elles soient, doivent être équilibrées en genre et les dirigeants politiques doivent assurer obligatoirement la participation des femmes à tous les stades d’élaboration et de mises en œuvre des politiques et des positions gouvernementales. Cet engagement est le terreau d’un développement plus rapide, d’un niveau de sécurité alimentaire plus élevé, d’un bien-être social et sanitaire plus importants. Les gouvernements doivent créer le cadre nécessaire au renforcement des processus de prise de décision participatifs et encourager la création de véritables partenariats entre toutes les parties concernées.

D’autre part, les organisations agricoles se doivent d’assurer leur rôle de porte-parole des recommandations de leurs membres féminins auprès des instances nationales et internationales. Les organisations agricoles et leurs plus hauts représentants élus doivent par conséquent valoriser et promouvoir auprès des décideurs politiques le rôle des agricultrices en milieu rural, et prendre en compte les spécificités féminines dans l’élaboration de leurs positions et politiques agricoles.

A l’heure actuelle, le pouvoir de décision et d’influence des agricultrices sur les politiques nationales et internationales est bien minime comparé à leur contribution au domaine agricole. Or, une plus grande implication des agricultrices à l’élaboration des positions politiques des organisations agricoles qui les représentent et une participation plus active aux débats et programmes nationaux et internationaux devraient permettre une meilleure prise en compte de leurs spécificités dans les politiques défendues.

Mais bien que la création de groupements, formels ou informels, de femmes facilite leur insertion aux débats politiques et sociaux où leurs revendications peuvent se faire entendre, cela n’est pas une fin en soi : l’objectif final de ces groupements est l’intégration effective des femmes aux structures mixtes pour défendre leurs intérêts à tous les niveaux de décision du secteur agricole.

De plus, les spécificités des agricultrices seraient mieux comprises si les femmes rurales n’étaient pas aussi souvent les partenaires invisibles du développement. La visibilité médiatique constitue aussi un élément majeur dans la reconnaissance et l’acceptation du rôle des femmes dans le monde agricole. Dans l’objectif de promouvoir leur contribution à la société, il est nécessaire de développer des statistiques désagrégées qui pourront à la fois illustrer leur implication dans le développement et dans la lutte contre la pauvreté et permettre la mise en place d’actions concrètes adaptées aux besoins des agricultrices. La création d’observatoires des agricultrices au sein des gouvernements nationaux peut être une première étape pour étudier leurs spécificités.

Ceci dit, n’oublions pas qu’un lourd effort doit aussi être fait du côté des agricultrices : elles doivent être prêtes à discuter et orienter les politiques nationales et internationales et à prendre part aux processus de prises de décisions du monde agricole. Il n’y a qu’une formation solide et mise à jour régulièrement qui pourra leur donner la capacité à défendre leurs intérêts lors de séances de travail avec les autorités. Dans ce but, faciliter l’accès des agricultrices à la connaissance, à la formation et aux informations générales et techniques est nécessaire non seulement pour améliorer leurs activités productives et optimiser l’utilisation des ressources naturelles possédées mais aussi pour la prise de conscience individuelle de leur potentiel, leur contribution et leurs besoins. De plus, l’amélioration des compétences générales des femmes permet la diffusion des connaissances à la génération montante, ce qui est un atout pour l’ensemble de la collectivité rurale.

Ainsi, pour qu’un développement agricole durable mondial soit assuré, il est aujourd’hui indispensable que les agricultrices comprennent les tenants et aboutissants des politiques qui les gouvernent et qu’elles puissent compter sur un cadre institutionnel de base et des incitations politiques permettant de surmonter les obstacles à la survie économique des exploitations familiales dirigées par des agricultrices.

L’agriculture n’a pas seulement un objectif de production, elle est aussi essentielle au contexte social, environnemental et éducationnel. Et les agricultrices ont un grand rôle à jouer à tous ces niveaux que ce soit pour la production agricole, la conservation de la culture traditionnelle ou pour le développement des zones rurales.

Un outil de représentation internationale


Pour faire valoir leurs points de vue et recommandations auprès des plus hauts dirigeants mondiaux, les agricultrices peuvent compter sur le soutien de la Fédération internationale des producteurs agricoles. A travers son Comité permanent des agricultrices, la FIPA veille à faire connaître la situation et revendications des agricultrices de par le monde, à défendre leurs intérêts au niveau international et à renforcer leurs capacités par une participation active à tous les niveaux de décision et de représentation.

Au-delà des éléments mentionnés précédemment, les agricultrices de la FIPA recommandent d’accroître les investissements destinés aux plans intégrés de développement rural en partenariat avec les pouvoirs locaux, les organisations de producteurs et de productrices et les secteurs privé et public. Le comité encourage aussi l’augmentation des financements publics destinés à la recherche afin d’apporter des solutions aux problèmes actuels des agricultrices, et cela en coopérant avec les populations afin d’utiliser les technologies adéquates, correspondant à leurs connaissances traditionnelles.

Etant donnée l’importance de leur implication dans le secteur agricole et rural, les femmes doivent être reconnues comme des atouts précieux pour la collectivité rurale et chacun d’entre nous doit être conscients des résultats infinis pouvant être atteints en investissant sur les agricultrices.